Face à une économie dont la mutation accélérée est source d'angoisse pour beaucoup, Michel de Kemmeter, expert en transition économique, investisseur immobilier, et lui-même patron d'une PME, propose une boîte à outil pour gérer au mieux ce processus de changement permanent.

Trop de potentiel humain demeure sous-exploité, selon lui. Son expérience de terrain, il l'a consignée dans son nouveau livre "Shifting Economy", préfacé par l'ancien Premier ministre Mark Eyskens et qui s'adresse tant aux employeurs qu'aux employés. La sortie de l'ouvrage coïncide avec la tenue, en mai dernier à Bruxelles, du 4e sommet de l'Économie systémique. Un événement qui a rassemblé plusieurs dizaines d'experts de quinze pays pour approfondir des questions essentielles de compréhension de cette mutation. Entretien.

Comment résumer ce qui nous attend au plan économique dans les prochaines années?

Nous devons nous préparer à des chocs en série. Nous assisterons à une convergence d'éléments "macro" qui viendront se renforcer, et converger assez rapidement. En matière de pensions, moins de jeunes bosseront pour plus de vieux. La robotisation et le numérique vont détruire des centaines de milliers d'emplois, sans en proposer de nouveaux. Il y a le risque de déflation, afin de diminuer les liquidités sur les marchés. Sans oublier l'érosion du pouvoir d'achat, l'exclusion et l'appauvrissement de la classe moyenne qui mettent en danger la paix sociale. Rien de bon de prime abord, mais en même temps, c'est une occasion unique de repenser toute notre économie et finance à partir d'une page blanche.

Qu'est-ce que votre modèle économique apporte comme réponses?

Ce que nous proposons, c'est d'amener une nouvelle culture de création de valeur, en mettant le potentiel humain au centre, et non pas l'asservissement à la technologie. C'est un nouveau paradigme basé sur un niveau de conscience plus élevé, une conscience que nous sommes tous sur une même planète, et que chacun peut amener le meilleur de soi, sa passion, sa raison d'être au service du bien commun, et surtout des grands enjeux du moment.

Il y a autant d'opportunités de nouveaux business créateurs de solutions et d'emplois, que d'enjeux. Nos premiers calculs s'élèvent à trois fois le PIB belge, sur vingt ans. À nous de créer des business-modèles collaboratifs qui mobilisent les ressources - matérielles ou immatérielles - offrant des solutions multiples aux enjeux historiques.

Comment aborder concrètement une telle transition?

Le livre "Shifting Economy" offre une boîte à outils complète et compréhensive de transition. C'est-à-dire une vingtaine d'outils cohérents pour mesurer, gérer, construire un nouveau business-modèle, activer des ressources chez vos parties prenantes, contractualiser, etc.

Inutile d'essayer de mettre un moteur de Ferrari dans une 2CV. Même avec de bons pneus, elle sortira du premier virage. Il faut repenser tous ces ingrédients. Il y a une douzaine de connaissances, de clés, à maîtriser avant de s'aventurer sur la transition. Sinon cela finira en échec et découragement, doublé de la perte de précieux temps et d'argent.

Y aura-t-il moins de burn-out chez les travailleurs avec ce modèle économique?

Oui. Le burn-out est le signal d'une incohérence. La personne fait des choses qui ne sont pas alignées avec ce sur quoi elle est faite, ses passions, ses excellences, trop souvent dormantes d'ailleurs.

Si chacun suit sa propre quête, développe des excellences, et la met au service du progrès commun, je vous garantis qu'ils seront performants, épanouis, et qu'ils ne manqueront de rien. Ni burn-out, ni dépression, ni brown-out, ni présentéisme. Il manque juste quelques espaces économiques qui leur permettront de gagner leur vie.

En quoi ce nouveau modèle économique peut-il apporter des réponses aux délocalisations?

Il nous permet de revenir aux fondamentaux. Les compétences de chacun, ses passions, le business local. Comme au temps de nos grands-parents. La création de nouveaux écosystèmes d'entreprises et d'activités créera des milliers de nouveaux emplois.

Les espaces économiques émergents (économie sociale, économie collaborative, économie circulaire, économie verte, etc.) sont de véritables aspirateurs de nouveaux emplois. Mais avec de nouvelles compétences, attitudes, business-modèles et postures collaboratives et cohérentes.

Les pays non-européens sont-ils intéressés par une économie qui ne tourne plus nécessairement autour de la croissance?

Oui, certains pays sont plus prédisposés par leur culture qui contient des éléments essentiels pour faire émerger cette nouvelle culture du progrès et de prospérité.

Les pays arabes comme l'Afrique du Nord dont le Maroc ou la Turquie, ont dans leur ADN la collaboration et la force des communautés. Les pays d'Amérique latine aussi, ont une connexion particulière à la terre mère, aux communautés, au bien commun. Mais ces qualités sont encore voilées par le leurre de l'argent facile et de la croissance financière. Attendez, et vous verrez que certains de ces pays seront des précurseurs. Ils vont probablement dribbler le monde occidental dans cette mutation.

Quel est le bon timing pour enclencher le processus du changement?

Il est trop tard - tout d'abord - pour de nombreuses entreprises qui ne voient rien venir, et qui n'innovent pas de façon disruptive et systémique dans leur business actuel, tout en portant un focus sur leurs excellences uniques de façon efficace.

Consolider l'existant, élaguer, aller à l'essentiel, et valoriser les opportunités. De nombreuses grosses organisations, ou même des PME de 100 personnes ou plus sont trop lentes et rateront le train, alors qu'il est déjà passé plusieurs fois.

Notre solution est l'"excubation", mettre ensemble les champions de demain, avec accès aux ressources de leur employeur, en croisant les industries, les générations, les cultures, dans un monde global mais bien ancré dans le local. Nous démarrons cet excubateur en septembre. Objectif: créer les business de demain en quatre mois - avec à chaque fois le premier client fin décembre.

On sent que les choses bougent mais n'est-il pas déjà trop tard pour l'équilibre écologique?

Pour ce qui est de la planète, il est inutile de crier sur les toits que c'est trop tard. Forcer la main des États et entreprises est peine perdue. Cela va se solutionner par une prise de conscience plus profonde que c'est la planète qui nous nourrit. Et les crises à venir vont - à mon avis - stopper de nombreuses entreprises qui font partie du problème.

Ce n'est que collectivement, avec une prise de conscience personnelle, puis collective, et en offrant des solutions systémiques, qu'on pourra ralentir et diminuer le désastre à venir.

"Shifting Economy", Michel de Kemmeter et Emmanuel Mossay, éditions Otherways - UHDR UniverseCity, 240 pages, 25 euros